Deux expositions photo à ne pas manquer au Musée de Grenoble

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Ce printemps, le Musée de Grenoble ouvre grand ses portes à deux univers photographiques qui se répondent sans se ressembler. Bernard Descamps, dont l'œil suit depuis plus de 40 ans l'humain et son rapport à la nature, et Charlotte Perriand, figure majeure du design et de l'architecture du XXe siècle, dont on découvre ici un pan méconnu et bouleversant de l'œuvre. À partir du 4 avril, deux expositions gratuites, deux façons de voir le monde et de le réinventer.

Deux invitations à voir le monde

C’est une programmation réfléchie et généreuse que propose le Musée de Grenoble cet été. Là où souffle le vent de Bernard Descamps et La montagne re-créative de Charlotte Perriand s’ouvrent côte à côte le samedi 4 avril, jusqu’au 23 août 2026. L’une traverse continents et peuples, l’autre plonge dans l’arc alpin comme dans un laboratoire de formes et de matières. Ce rapprochement n’est pas arbitraire : pour Descamps, ce sont « ces gens qui ont un rapport avec la nature » qui captivent avant tout. Pour Perriand, la montagne est « une matrice de pensée, un lieu de ressourcement et d’expérimentation formelle ». La nature, pour l’un comme pour l’autre, n’est pas un décor. C’est une source.

Ce double rendez-vous repose sur deux actes de générosité remarquables. D’un côté, une centaine de photographies données par Descamps lui-même au musée en 2025, dont de nombreux tirages inédits. De l’autre, 59 photographies de montagne issues des Archives Charlotte Perriand, transmises par sa fille Pernette. Des dons qui enrichissent durablement la collection, et donnent à ces œuvres une nouvelle maison, vivante et grenobloise.

À l’occasion de l’exposition, le musée inaugure Regards, une toute nouvelle collection d’ouvrages : à chaque photographe, un auteur invité donne sa propre vision de l’œuvre.

Pour Descamps, c’est Dominique A qui signe le texte. C’est leur troisième collaboration, et les deux artistes partagent un territoire commun : celui du décentrement, ce regard légèrement décalé sur le réel qui permet de le voir autrement — le musicien a même une chanson qui s’appelle Se décentrer.

Pour Charlotte Perriand, c’est la romancière Maylis de Kerangal qui prend la plume — elle dont l’écriture sait si bien habiter les corps, les matières et les espaces.

Là où souffle le vent, de Bernard Descamps

Là où le monde respire encore

Doctorant en biologie devenu photographe dans les années 1970, Bernard Descamps rêvait depuis l’enfance d’explorer l’Afrique. En 1987, il y part pour la première fois. Depuis, chaque voyage au Mali, en Centrafrique, au Maroc, à Madagascar, au Japon, en Chine est une rencontre avec l’Autre et un face-à-face avec soi.

L’exposition se déploie en trois salles. La première présente quatre séries consacrées à des peuples vivant en harmonie avec leur terre : les Pygmées Aka de Centrafrique, les Berbères du Haut-Atlas marocain, les Peuls du Mali, et les pêcheurs de Madagascar. Des images nées de séjours longs, répétés, jamais moins d’un mois. Ses photographies ne jugent pas, elles proposent. Une liberté rare, offerte au spectateur.

La deuxième salle bascule vers quelque chose de plus intérieur : des arbres, des silhouettes minuscules dans l’immensité, des paysages asiatiques traversés d’une lumière presque méditante. La troisième clôt le voyage sur des oiseaux en vol, des lignes d’horizon, le vide. Comme un haïku : peu de moyens, une émotion entière.

« Je réalise des images qui ne racontent rien, mais voudraient seulement dévoiler de minuscules fragments du temps. »

Bernard Descamps

Un carré pour tenir le monde

La photographie de Descamps est une affaire de tension et de verticalité. Depuis les années 1990, il travaille au format carré avec son Hasselblad, devenu sa signature absolue. Ce cadre rigoureux l’oblige à jouer avec deux espaces de même surface mais de matières différentes, en opposition permanente. De cette tension naît la verticalité si caractéristique de son œuvre : une figure dressée face à l’horizon, un arbre dans le brouillard, un berger peul dont le tissu s’envole. L’humain, toujours présent, toujours petit face à l’immensité. Jamais de calcul à la prise de vue : c’est le feeling, l’improvisation. Il tire lui-même ses photos en chambre noire, soigne chaque tirage. Ce rapport artisanal à l’image n’est pas une posture mais une façon d’être au monde.

La montagne re-créative de Charlotte Perriand

Les bras levés vers le ciel

Elle est dos à nous, bras levés, les mains brandissant ses gants comme deux oiseaux en plein vol. C’est Charlotte Perriand elle-même, photographiée en 1929 depuis Sestrière dans les Alpes piémontaises par un anonyme, certainement un compagnon de cordée. Cette image ouvre l’exposition comme un manifeste silencieux — et elle n’est pas la seule : la première salle en réunit d’autres du même type, des photographies d’elle en montagne dont les auteurs sont restés inconnus. 

Elle avait 26 ans. La montagne était déjà tout pour elle, une nécessité absolue. 

Ce que révèle cette exposition, c’est un pan méconnu de son œuvre : 59 photographies réalisées entre 1927 et 1938, d’une intensité poétique rare, mises en dialogue avec ses créations de mobilier et d’architecture. Rencontré quelques jours avant l’ouverture, Olivier Tomasini, commissaire scientifique de l’exposition et conservateur au musée de Grenoble, le rappelle : pour Perriand, la photographie n’est ni un passe-temps ni une curiosité plastique, c’est un outil. Comme un crayon, elle s’en sert pour capter des formes, des volumes, des matières dont elle se resservira pour son travail de design et d’architecture. Ses images de montagne sont de véritables études d’architecte : lignes diagonales d’un glacier, verticales d’un pin, horizontales d’une crête, rythmes superposés d’une vallée. La nature, observée avec une attention quasi méditative, devient le modèle d’une architecture vivante.

Perriand refuse toute étiquette. Ni photographe, ni architecte, ni designer. Elle se définissait elle-même comme une inventeuse, quelqu’un qui ne fait pas que créer mais qui innove, défriche.

« J'aime la montagne profondément. Je l'aime parce qu'elle m'est nécessaire. »

Charlotte Perriand

Construire léger, habiter grand

C’est une femme qui a su s’affirmer dans des disciplines très occupées par les hommes : le design, l’architecture, et l’alpinisme. L’exposition suit le fil de cette pensée libre et fertile : les refuges alpins démontables, transportables à dos de mulet dès 1937 ; les cellules des Arcs, où dans un espace minimal elle créait un sentiment d’immensité ; le mobilier du chalet de Méribel taillé dans des troncs bruts de sapin. Elle avait le sens du vide : dans les plus petits espaces, elle donnait le sentiment d’une spatialité vraiment importante. Une salle entière dialogue avec les collections permanentes : Fernand Léger, Picasso, la chaise longue basculante. 

Grenoble s’empare de l’événement bien au-delà des murs du musée. Les étudiants de l’ENSAG-UGA ont réalisé une réplique grandeur nature du Refuge Bivouac, installée dans l’exposition pour en faire ressentir la spatialité. À l’École d’architecture, une autre exposition présente 30 projets de Perriand redessinés à partir de ses archives originales. Et à la Maison de l’Architecture, le chalet de Méribel s’expose à travers photos, dessins et objets. La preuve que Perriand, disparue en 1999, n’a jamais cessé d’enseigner.

Cerise sur le gâteau : le 11 juin, une soirée littéraire et musicale d’exception se tiendra à l’auditorium du musée. Maylis de Kerangal y proposera une lecture inédite, accompagnée par la violoncelliste Élisabeth Renau, en hommage à Charlotte Perriand. Voix, cordes et images : une façon de prolonger l’exposition autrement.

Ce printemps, il fait bon prendre le chemin du Musée de Grenoble. Deux expositions gratuites qui donnent envie de rester, de revenir, de regarder encore. Du 4 avril au 23 août.

Musée de Grenoble
5 place de Lavalette, Grenoble

Bernard Descamps — Là où souffle le vent
Charlotte Perriand — La montagne re-créative
Du 4 avril au 23 août 2026 — Entrée gratuite

  • Lydie Roure

    Caméra à la main, j'ai à cœur de mettre en lien le travail d’un créateur et son vécu ; montrer la beauté de l’engagement du corps, du mouvement, du geste.
    Photo Stéphane Guigné.

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