Les amateurs de photographies expriment parfois une légère frustration à Grenoble. Qu’ils se réjouissent car le musée de l’Ancien Evêché s’emploie à combler cette lacune. Après Robert Doisneau, Vivian Maier et la dynastie Tairraz, le musée départemental (gratuit, donc) nous propose de découvrir le travail de François Kollar. Un contemporain de Doisneau qui n’a certes pas acquis la même notoriété mais dont les clichés soigneusement sélectionnés par le musée dévoilent un regard singulier sur la France industrieuse et paysanne de l’entre-deux-guerres. D’où ce titre, « Nous, à l’œuvre ». Soit la réunion de 130 photographies prises par François Kollar de 1931 à 1934 un peu partout en France. Visite.
Un intérêt historique
Le parcours mis en place par le musée de l’Ancien Evêché a ceci de malin qu’il nous permet d’explorer les principaux secteurs du monde du travail dans les années 1930 en France : mineurs, métallos, papetiers et autres verriers… Aussi le premier intérêt de cette exposition est-il historique. Les gestes et les savoir-faire d’un côté, les machines et les outils de l’autre. Le parfum suranné de cette France industrieuse et paysanne a de quoi charmer tous les âges.
C’est d’autant plus vrai que les sujets qui fâchent – tels que la pénibilité, la dangerosité ou même la montée du chômage qui fait suite à la crise de 1929 – sont laissés hors cadre par le photographe, selon la commande qui lui a été faite. Ce que l’on comprend bien grâce au travail de contextualisation opéré par le musée.
Une commande au regard singulier
Le photographe répond ici à une commande de la part des éditions des Horizons de France. Il s’agissait de proposer aux lecteurs une série d’ouvrages réunis sous le titre La France travaille (on comprend pourquoi le musée de l’Ancien Evêché s’est bien gardé de reprendre l’appellation). Notons le caractère exceptionnel de ce reportage : il s’agit de la plus grosse commande photographique réalisée dans la première décennie du XXe siècle, sur un sujet, en outre, encore très peu traité par la photographie. Cela dit, le but n’était pas d’ancrer ces travailleuses et ces travailleurs dans un contexte économique et social mais bien plutôt d’offrir un panorama idéalisé de cette France au travail. D’où ce parfum de réalisme socialiste dans quelques clichés qui recourent régulièrement à la contre-plongée. Mais plutôt que de frôler l’héroïsation exaltée, les photographies mettent surtout en valeur la dignité de leurs protagonistes. On en est même souvent émus tant on devine que ces mises en valeur sont bien rares.
De la dignité en noir et blanc
François Kollar a réalisé la plupart de ses clichés via une chambre photographique lourde et encombrante imposant, surtout, de longs temps d’exposition. Impossible alors de capter les ouvriers en mouvement. Il fallait poser. Le photographe a su tirer parti de cette contrainte. En prenant le temps de composer des photos au graphisme impeccable. Et en soulignant la fierté de ses modèles. Mention spéciale pour ce magnifique portrait intitulé « Groupe de trieuses » mettant en avant le regard bravache et rieur de l’une de ces trieuses de charbon de la Compagnie des Houillères de Monterambert et de la Béraudière (à Saint-Etienne). Rien que pour croiser la force de ce regard, qui traverse le temps pour arriver jusqu’à nous, il faut aller voir cette exposition.
De l’audace et de la lumière
Si le traitement de ce sujet, on l’a dit, peut avoir quelque chose de convenu, en raison de la nature commanditée du travail, les photographies n’en sont pas moins intéressantes à observer dans leur construction. Les angles de vue originaux, le traitement de la lumière ou encore le rapport du travailleur à sa machine offrent des occasions multiples à François Kollar, un photographe réellement de son temps, de faire preuve de savoir-faire et d’originalité. Ce qui explique la grande notoriété que le photographe a gagnée après ce travail.
On apprécie tout particulièrement ces jeux de transparence et de superposition entre le sujet et son objet. Comme lorsque l’on devine à peine le lissier qui travaille sur l’envers de sa tapisserie (« Exécution d’une tapisserie de haute lisse »). Ou lorsque le visage d’un ouvrier se voit flouté par la vitre automobile qu’il est en train de polir à l’aide d’une meule (« Polissage à la meule d’une vitre automobile »).
Une esthétique de la machine
Des ouvriers, dockers ou paysans saisis en contre-plongée, il y en a. Mais parfois, à l’inverse, la silhouette de ces hommes ne semble là que pour souligner la grandeur de la machine dans un saisissant effet de contraste. Cylindres énormes, presse de l’industrie automobile haute comme six ouvriers ou encore colossale coque du paquebot Normandie.
On est tout à la fois impressionné et effrayé devant ces rangées de boulons monstrueux et ces machines capables d’avaler les hommes. Bref, l’exposition provoque des sentiments mêlés qui démontrent la richesse et la complexité cachées des clichés de François Kollar.
Exposition « Nous, à l’œuvre », au musée de l’Ancien Evêché
2, rue Très Cloîtres, Grenoble
Du 21 novembre 2025 au 20 septembre 2026
Horaires d’ouverture : de 9h à 18h en semaine, et de 11h à 18h les samedis et dimanches.
Pour en savoir plus : Site internet
Photos : Valentin Joyaud