Émilie Le Roux y met en scène 5 acteur.ice.s dans une cour de récréation où l’interprétation des contes, souvent cruels et violents, devient un subterfuge pour rendre dicible l’indicible.
Emilie Leroux
Penser l’inceste à hauteur d’enfants
Cette pièce s’inscrit directement dans le travail mené depuis une quinzaine d’années par la compagnie autour de la place accordée aux enfants dans une société marquée par l’adultisme. Avec leur nouveau cycle thématique « Ce n’est pas pour les enfants ! », Les Veilleurs entendent reconnaître aux plus jeunes une pensée complexe, souvent minorée, voire ignorée par les adultes. Alors que la CIVIISE rappelait en 2024 que trois enfants par classe sont victimes d’inceste, Émilie Le Roux, metteuse en scène de la compagnie, dit l’urgence de la situation et choisit d’introduire leur cycle par l’inceste : un sujet aussi central que tabou.
« On nous apprend tellement dans cette société à ne pas voir l’inceste, que, finalement on ne sait pas le penser », nous dit Émile Le Roux. Alors, avant de se lancer dans le projet, la compagnie – aussi bien acteur.ice.s que technicien.ne.s – s’est formée sur le sujet auprès d’une sage-femme spécialiste des violences faites aux enfants et d’une travailleuse sociale, qui œuvre, de son côté, au recueil de la parole des familles en commissariat. Parler d’inceste, c’est ébranler la forteresse bâtie par le déni sociétal qui vérouille le sujet. Pour cela, Émilie Le Roux s’entoure d’artistes comme la chorégraphe Adéli Motchan et le musicien Roberto Negro. Là où la danse va permettre aux acteur.ice.s de rentrer dans des états de corps, au plus proche des émotions instantanées des enfants, la musique guide la complexité de ces émotions-là : entre énergie libératrice des jeux avec ses camarades, et celle tendue, au fond de son corps, quand elle revisite ses nuits.
Devenir de “bons passeurs” ou créer les conditions d’une parole possible
« Il a fallu nous encapaciter à être de bons passeurs pour transmettre la parole des victimes et qu’elle soit recueillie ensuite par des professionnelles capables d’assurer un suivi spécialisé » explique la metteuse en scène. Au-delà de l’espace scénique, il s’agit de créer un cadre sécurisant et bienveillant pour accueillir les émotions suscitées par le spectacle, et faire du théâtre un “safe space”. Dans Le Berceau des dominations – ouvrage clé pour Émilie Le Roux et sa troupe – , Dorothée Dussy, anthropologue spécialiste de l’inceste, rappelle les mécanismes de domination : « ce que [les incesté.es] disent ne doit jamais valoir la peine d’être entendu, de sorte qu’à force, on ne les écoute plus du tout. » Pour contrevenir à cela, la troupe exige des conditions de transmission : pas plus de 150 personnes par représentation afin de « rester dans le cadre de l’assemblée et non de la foule », et la présence de « professionnelles disponibles pour recueillir la parole ». À la fin de chaque représentation, la troupe propose en effet au public un temps d’échange dans la salle de spectacle pour discuter ensemble de ce qui a été retenu et vécu.
Pour Dorothée Dussy, « nous sommes tous socialisés, par agression sexuelle ou par éclaboussure, dans cet ordre social qui interdit théoriquement l’inceste mais où il est pratiqué couramment. » En donnant aux enfants la place de penser et de raconter ce qu’ils vivent, Azaline se tait s’attaque ainsi aux mécanismes du continuum de la violence et de déni qui entourent l’inceste. Une pièce nécessaire pour rendre visible ce que la société s’emploie à ne pas voir, et faire enfin entendre celles et ceux dont la parole demeure trop souvent tue.
Azaline se tait, à L’Hexagone Scène nationale de Meylan
Le 18 novembre à 10h et 19h30, et le 19 novembre à 14h15 et 19h30
24 rue des Aiguinards, 38240 Meylan
Réservations | 04 76 90 00 40