A-t-on jamais fini d’explorer son propre territoire ? Il suffit parfois de quelques kilomètres, d’un week-end décidé presque au dernier moment, pour retrouver cette sensation de découverte que l’on croyait réservée aux départs lointains.
Aux Écouges, le Vercors se découvre sous nos pieds
Nous qui pensions bien connaître le Vercors, nous voilà surprises en ce mois de septembre qui ressemble encore à l’été. À quelques minutes de voiture de Saint-Marcellin, les gorges des Écouges s’ouvrent devant nous, avec leurs falaises, leur rivière et leur cascade. Le site est surtout réputé auprès des amateurs de canyoning et de grands paysages. Pourtant, ce matin, nous sommes venues y chercher autre chose : comprendre ce que racontent ces reliefs que nous avons parfois l’impression de connaître par cœur.
Il est 9h30 lorsque nous retrouvons Thibault Karibian sur le parking des Écouges, à Saint-Gervais. Accompagnateur en montagne et passionné de biodiversité, il connaît les lieux dans leurs moindres détails. Pas de canyoning au programme — même s’il accompagne aussi des groupes dans les gorges pendant l’été. Aujourd’hui, notre balade sera plus contemplative, mais surtout beaucoup plus scientifique.
À peine le chemin emprunté, Thibault donne le ton : « Vous, vous regardez en l’air, moi je regarde toujours par terre ! » Alors, forcément, nous baissons les yeux. Sous nos chaussures se dévoile un véritable millefeuille géologique. Chaque strate raconte une partie de l’histoire du Vercors, façonnée il y a des millions d’années lorsque la région était recouverte par une mer chaude et profonde. Une sorte de « Bahamas du Vercors », dont les calcaires ont conservé les traces. Au fil du chemin, Thibault nous apprend à repérer ce que nous aurions probablement pris pour de simples cailloux : ici, un petit fossile d’oursin ; là, une roche dont la forme raconte l’érosion.
La balade nous conduit jusqu’à une cascade d’une vingtaine de mètres. Plus loin, nous découvrons une roche dite « péteuse », particulièrement friable, ainsi que des tufs calcaires qui se forment encore aujourd’hui dans le lit de la rivière. Et les roches ne sont pas les seules à avoir des choses à raconter. En avançant, Thibault nous fait aussi remarquer les traces laissées par ceux qui ont vécu ici : une ancienne route, puis des meules du XIIe siècle taillées directement dans la roche. La balade quitte alors peu à peu le terrain de la géologie pour nous emmener sur celui de l’histoire.
Une règle, cependant, reste immuable : on observe, mais on ne prélève rien. Fossiles, pierres et autres curiosités restent exactement là où nous les avons trouvés. L’idée n’est pas de rapporter un souvenir des Écouges, mais de repartir avec un regard différent.
Pour la deuxième partie de la matinée, changement de décor. Nous descendons dans la rivière, épuisette à la main. Quelques gestes mesurés dans l’eau suffisent à faire apparaître chabots et autres petits habitants du cours d’eau. Leur présence devient à son tour un prétexte pour parler de biodiversité et de qualité du milieu aquatique. On observe quelques minutes, puis chacun retrouve son élément.
Deux heures après notre arrivée, nous quittons les gorges des Écouges avec un peu de géologie, quelques notions de biodiversité, des morceaux d’histoire en tête… Des clés pour lire un territoire, sous sa surface.
Comme quoi, il suffit parfois de changer de regard — ou, comme Thibault, de regarder un peu plus souvent par terre — pour voir tout ce qui se cache sous nos pieds. Et la bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’attendre l’été pour tenter l’expérience. À l’automne, Thibault propose également ce type de sorties, ouvertes à celles et ceux qui souhaitent prendre le temps d’explorer les Écouges autrement. Quand les couleurs changent, que la lumière se fait plus douce et que la montagne entre peu à peu dans une autre saison, le terrain de jeu promet encore de nouvelles histoires à raconter.
Village de Rencurel – Début septembre 2026
Notre soif de savoir rassasiée, il est l’heure de dire au revoir à Thibault et de prendre la route du déjeuner, en direction de Choranche. On traverse le tunnel des Écouges, puis la vallée de la Doulouche, en suivant ces routes du Vercors qui alternent tunnels creusés dans la roche, prairies et falaises calcaires.
Dans les Coulmes, quelques vaches et ânes ont remplacé les skieurs de la saison hivernale. À Rencurel, on ne résiste pas à l’envie de s’arrêter quelques minutes. La douceur du paysage se mêle à cette quiétude propre à l’intersaison, quand la brise porte encore quelque chose de l’été sans que l’automne ait tout à fait imposé sa langueur.
Quelques virages encore, et nous arrivons au hameau du Cellier, à Choranche. La Cabane Café nous y attend. Le nom ne ment pas… Et pourquoi, mieux vaut ne pas se fier aux apparences.
Sur 8 000 m² de nature, des cabanes en tout genre sont à votre disposition pour déjeuner, flâner, lire, rêvasser. On se balade à sa guise et on choisit son emplacement avant même de penser au menu : cabane, terrasse suspendue, hamac, lit à baldaquin ou Cacoon, ces étonnants hamacs suspendus en forme de goutte d’eau.
Derrière le projet, il y a Gilles Dacier Falque. Moniteur de ski, puis restaurateur pendant une quinzaine d’années, entre la Côte d’Azur et les stations, il a finalement changé de décor pour poser ses valises ici. Un choix qui n’a rien d’anodin : dans ce paysage de pins sylvestres, face aux falaises du cirque de Bournillon et entouré de plusieurs hectares de nature, Gilles a retrouvé quelque chose des paysages méditerranéens qu’il affectionne, loin de l’image plus alpine que l’on associe spontanément au Vercors.
« Cabane Café est la synthèse de toutes mes expériences professionnelles », explique-t-il.
De ses années en restauration, il a gardé le goût de l’accueil ; de la montagne, celui du grand air et des espaces ouverts. À la Cabane Café, les deux se rencontrent autour d’une cuisine qui fait la part belle aux produits locaux et bio.
À son image, le lieu ne s’embarrasse pas des codes du restaurant classique. Gilles a imaginé une adresse à sa façon : libre, décontractée, sans protocole ni manières toutes faites. Pas de réservation, pas de table attitrée, personne pour nous placer : on arrive quand on veut, on choisit ce qui nous fait envie, puis on récupère panier, planche et couteau avant de partir s’installer là où bon nous semble. Le charme du pique-nique, sans la charge mentale de le prévoir.
Pour nous, le choix est rude tant les options abondent. Nous voilà finalement conquises par la truite fumée du Vercors, des tartinades végétales ardéchoises au topinambour et à la courgette, et une sélection de fromages de chèvre du Vercors, semi-sec et affiné.
Après le déjeuner, Gilles tient à nous guider à travers les sentiers de son incroyable domaine. Entre les huttes et cabanes, apparait l’entrée d’un parcours. « C’est un chemin initiatique parsemé de messages positifs glanés au fil des années auprès de mes amis », nous explique Gilles. Sont distillées ici et là des réflexions sur la joie, le bonheur ou simplement la manière de regarder ce qui nous entoure.
La Cabane Café joue aussi la carte du produit à emporter. Parmi les curiosités maison, la patatine, une confiture à base de pomme de terre imaginée par Gilles.
Et certains soirs, le lieu quitte son calme diurne pour accueillir musiciens et artistes. Pins sylvestres, falaises du cirque de Bournillon et vaste terrain naturel composent le décor de ces soirées joyeuses.
En contrebas du terrain se cache un autre volet du projet. Gilles et son équipe ont consacré cette partie du domaine à la culture de plantes aromatiques. Une fois récoltées puis séchées, elles deviennent mélanges à infuser et préparations destinées aux petits maux du quotidien, ou plaisirs des papilles.
Et le jardin ne se contente pas de produire : il se visite aussi. Matthieu, jardinier-botaniste, y accueille des groupes de tous âges pour des visites et des ateliers consacrés au monde des plantes médicinales. Une façon de découvrir, les mains dans la terre et le nez dans les feuilles, tout ce que les plantes peuvent avoir à raconter.
Pour rejoindre l’espace botanique, quelques minutes de marche suffisent, en descendant tranquillement le long du domaine. Le chemin passe par le hameau, où plusieurs gîtes ont été rénovés avec un soin particulier. Bains extérieurs, sauna avec vue sur les falaises, solarium… L’ancien a été préservé, le confort, lui, a clairement changé d’époque. On note mentalement l’adresse pour une prochaine fois.
Mais pour l’heure, Matthieu nous attend. À ses côtés, c’est sous la loupe qu’un tout autre Vercors s’apprête à se révéler.
De la plante à la tisane
Jardinier-paysagiste ornemental de cœur comme de formation, Matthieu a fait de la transmission autour des plantes et de la nature son terrain de jeu. Aux Aromatiques de Choranche, il propose une autre manière d’entrer dans le monde végétal : en commençant par les sens, avant de faire appel aux connaissances.
Pour les mettre en éveil, quoi de plus évident que de commencer par… sentir ? Dans de petites boîtes, des plantes séchées sont à reconnaître à leur seul parfum. Un premier exercice qui nous oblige à retrouver un sens souvent délaissé lorsqu’il s’agit d’identifier ce qui pousse autour de nous.
Puis vient la loupe. Une feuille de sauge observée à quelques centimètres change soudain d’échelle : ses nervures dessinent un paysage miniature, ses ramifications prennent des allures de chemins. On quitte peu à peu l’observation pour partir explorer le terrain et les bosquets.
Ici, le romarin. Cinq variétés différentes, que Matthieu nous apprend à distinguer en observant leurs formes, leurs parfums et leurs particularités. Un peu plus loin, la menthe, dont il existe là encore une multitude d’espèces. Chaque plante devient l’occasion d’une histoire, d’un usage ou d’un détail que l’on aurait sans doute laissé passer.
La sauge, par exemple, porte le nom latin Salvia, issu de salvare, « sauver » ou « guérir ». Une étymologie qui témoigne de la place ancienne de la plante dans la pharmacopée traditionnelle, où elle était notamment utilisée pour soulager les maux de gorge, les petits troubles digestifs ou encore certaines inflammations de la bouche. Et le tamier, vous connaissiez ? Présent à de nombreux endroits de notre territoire, il portait autrefois le surnom terrible d’ « herbe aux femmes battues », puisqu’utilisé en cataplasme pour soulager coups et ecchymoses. Ses jeunes pousses peuvent aussi se consommer comme des asperges au printemps, tandis que ses baies rouges deviennent toxiques à l’automne. Fascinante nature !
Au fil de la visite, les plantes cessent d’être de simples éléments du paysage. Elles ont un nom, une histoire, des usages, des propriétés, et parfois même quelques pièges à connaître.
La pédagogie de Matthieu repose davantage sur la curiosité que sur l’accumulation de connaissances. Il partage avec générosité, porté par une passion communicative, sans jamais donner l’impression qu’il faudrait tout retenir. « La fenêtre de mes connaissances, c’est quelque part entre tout ce qui me reste à apprendre et ce que j’ai déjà oublié », sourit-il. Une formule qui résume assez bien l’esprit de la visite.
« Je dis souvent : si vous repartez avec ne serait-ce qu’une nouvelle information, alors je suis content. » L’objectif n’est donc pas de faire de nous des botanistes en herbe, mais simplement de nous donner quelques clés pour regarder autrement ce qui pousse autour de nous.
Sur les trois hectares cultivés en bio, on observe, on sent, on compare. Puis vient le moment de composer notre propre tisane : menthe nanah, mauve, souci, hysope, agastache, achillée… Chacun choisit selon ses goûts et découvre au passage les particularités de ces plantes que l’on vient d’apprendre à reconnaître.
Pour terminer, Matthieu nous soumet à un dernier test : retrouver au goût ce que nous venons d’identifier au nez.
Un exercice simple, presque ludique, mais qui résume finalement bien la matinée : ici, apprendre passe d’abord par les sens.
Sachet de tisane personnalisé en main, nous regagnons la Cabane Café et nous laissons tenter par une glace au coquelicot, elle aussi faite ici. Avant de reprendre la route, nous choisissons une dernière cabane, juste pour le plaisir de nous attarder encore un peu face au panorama. Quelques minutes suspendues devant les falaises, puis il est temps de repartir pour notre dernière étape de la journée, avec la promesse d’une détente bien méritée.
Yin Yoga face aux géants de Presles
Notre gîte pour la nuit se trouve à quelques dizaines de minutes de là, à Presles. Ici, les grimpeurs chevronnés viennent se mesurer aux impressionnantes falaises qui dominent la vallée. Mais nul besoin d’être adepte de l’escalade pour apprécier les lieux : le coin se prête aussi très bien à d’autres passions, notamment celle de ralentir et de ne rien faire.
Nous arrivons chez Dominique, à Entre Ciel et Pierres. Il est 18 heures, et notre programme prend une tournure bien différente : place à une séance de Yin Yoga avec Virginie Riou, d’Abh Yoga. Dans l’un des espaces du gîte, Dominique a aménagé une salle dédiée à la pratique.
La salle s’ouvre sur les falaises de Presles. Un décor plutôt spectaculaire pour une séance qui invite, elle, au calme et à l’immobilité. Allongées sur nos tapis, nous nous laissons peu à peu happer par le silence.
Masseuse, professeure de yoga et scientifique reconvertie, Virginie a plusieurs vies — mais un fil conducteur : proposer des outils simples pour sortir de l’épuisement. Depuis 2021, elle a accompagné ainsi plus de 250 personnes, en présentiel comme à distance.
Le Yin Yoga repose sur des postures tenues plusieurs minutes, dans une approche lente, sans rien à prouver. L’objectif est notamment de travailler les tissus conjonctifs — fascias, tendons, ligaments, articulations — et leur relâchement.
En cette fin de journée, laisser le corps et l’esprit ralentir nous fait le plus grand bien. Lorsque nous rouvrons les yeux après la relaxation finale, le Savasana, les falaises de Presles ont changé de lumière et de teinte : la journée touche à sa fin.
Dehors, Bulle, le labrador croisé du gîte, nous attend pour une dernière balade avant d’aller découvrir notre logis pour la nuit.
La petite Cabane dans la prairie
Sur les hauteurs de Presles, Dominique Nardin Gravier a installé son univers. Grimpeuse passionnée, elle a posé ses valises ici il y a plus de vingt ans, séduite par ce territoire et ses falaises.
Au fil des années, le domaine s’est étoffé : plusieurs gîtes et chambres d’hôtes, des cabanes en forêt et différents séjours thématiques composent aujourd’hui Entre Ciel et Pierres.
Ce soir, notre cœur penche pour une expérience un peu plus insolite : ce sera la Cabane dans la prairie. Installée dans une petite prairie au-dessus de la maison familiale, elle a été construite à partir de matériaux écologiques et rassemble tout ce qu’il faut pour y passer la nuit : une mezzanine avec lit double, un poêle à granulés, un coin repas, une cheminée, une salle d’eau et une terrasse orientée plein ouest. Un refuge pour la nuit, posé au milieu de la nature, le Vercors pour horizon.
Pour le dîner, l’organisation est bien rodée. À l’heure qui nous convient, nous allons récupérer notre panier-repas maison. Et il faut oublier tout ce que l’expression peut habituellement laisser imaginer : ici, le « panier-repas » n’a rien d’un en-cas improvisé. C’est un vrai repas, complet et chaud, livré… dans un panier.
Au menu ce soir-là : une moussaka encore fumante à servir sur du riz, une salade fraîche relevée d’une vinaigrette légèrement aillée, du vin rouge biologique, un chèvre du village et un crumble aux abricots. Une cuisine simple et généreuse, parfaitement en accord avec l’esprit du lieu.
Le ventre plein et l’esprit tranquille, nous nous préparons à une nuit paisible.
Au réveil, difficile de résister à l’envie d’aller voir les falaises de plus près. Pas de grimpe au programme ce matin : nous partons à pied à leur découverte, pour les observer depuis le bas et mesurer autrement leurs dimensions.
Bulle est toujours là — a-t-il passé la nuit sur le pas de la porte ? — et se met naturellement à nous accompagner. Nous n’avons rien demandé, mais il semble connaître le chemin. Devant nous, le soleil se lève sur la vallée du Rhône, avec l’Ardèche qui se dessine en toile de fond.
À notre retour, Dominique nous attend avec un petit-déjeuner copieux. De quoi retarder encore un peu le départ : difficile de résister à l’envie de prolonger ces derniers instants au calme autour de la table.
Le Pilier du Souvenir
Pour le retour, trois options s’offrent à nous : l’autoroute — hors de question —, reprendre la route de l’aller, ou bifurquer vers Villard-de-Lans. Sans surprise, c’est cette dernière que nous choisissons.
La route nous conduit sur plusieurs kilomètres le long de plus de 200 mètres de falaises calcaires, au-dessus des gorges de la Bourne. Un décor qui explique sans mal pourquoi le secteur est devenu l’un des hauts lieux de l’escalade française : depuis les années 1950, des centaines de voies ont été ouvertes dans ces parois.
Parmi elles, le Pilier du Souvenir, tracé en 1974 par Bruno Fara et Jean-Marcel Chapuis. Une ligne droite, forée à la main, trou après trou. Le nom rend hommage à leurs compagnons de cordée disparus en montagne dans les années suivantes.
Une dernière fois, nous levons les yeux vers la paroi. Le massif des Coulmes nous aura fait passer d’un paysage à l’autre, d’une rencontre à la suivante, avec toujours la même leçon : au cœur de ce Vercors méconnu, rien ne sert de courir… Mieux vaut prendre le temps. Une rivière, des plantes sauvages, les produits du terroir, les falaises de Presles ou simplement la lumière du matin sur la vallée. Tout est déjà là, à portée de sens.
Un itinéraire court, mais dense, qui mêle nature, savoir-faire et belles adresses locales. Une autre façon de parcourir le Vercors, à hauteur de ceux qui le vivent au quotidien, dont nous nous souviendrons longtemps.
Office de tourisme de Saint-Marcellin Vercors Isère
Site Internet
04 76 38 53 85 | tourisme@smvic.fr
Karibou Canyon avec Thibault
Site Internet
Balades géologiques, aquarandos et animations nature, sur réservation.
06 50 09 35 01
La Cabane Café
620 Route des Grottes, 38680 Choranche
Site Internet | Instagram
04 76 38 90 50
Les Aromatiques de Choranche
Site Internet | Instagram
info@lesaromatiquesdechoranche.com
Virginie Riou – Abh Yoga
Site Internet
Entre Ciel et Pierres
495, ch des falaises, 38680 Presles
Site Internet | 0) 6 06 40 12 69